Vision Magazine


Un signal encourageant pour les scientifiques
(article paru dans Vision 4/2002)

Fin novembre 2002, le Conseil fédéral a dévoilé sa politique scientifique pour la prochaine période de financement. Dans son "Message relatif à l'encouragement de la formation, de la recherche et de la technologie pendant les années 2004 à 2007" (pdf, 554Kb), il soumet ses objectifs et ses demandes de crédits aux Chambres fédérales. Lors d'une table ronde organisée dans les locaux de la rédaction de Vision à Berne, sept représentants des milieux scientifiques échangent leurs réactions face à ce Message.

Pour la période 2000-2003, les mots d'ordre du Conseil fédéral étaient "réformer et investir". Il y a peu de temps encore, les recteurs déploraient que la volonté de réforme de la Confédération prenne le pas sur ses investissements. Monsieur Rapp, êtes-vous satisfait des nouvelles demandes de crédit?
Jean-Marc Rapp: Dans le contexte financier actuel, la décision du Conseil fédéral d'augmenter les crédits de 6% par an, et donc de faire de la formation et la recherche une priorité, nous semble très positive. Cela va dans le bon sens. Cependant, je ne suis probablement pas le seul à penser que les efforts fournis restent insuffisants par rapport aux défis à relever.

L'augmentation annuelle de 6% des subventions proposée par le Conseil fédéral correspond pourtant à ce qu'avaient demandé les recteurs...

Jean-Marc Rapp: Nous ne pensons pas que cette augmentation nous permettra de réaliser les objectifs prioritaires à nos yeux. De plus, la possibilité de blocage me gêne. Elle pourrait faire obstacle à certaines augmentations des dépenses fédérales. En définitive, on donne d'une main et, si besoin est, on reprend de l'autre. Je crains que cela ne crée un problème politique: le Message et les décisions qui lui sont liées relèvent de la compétence du Parlement, mais la décision d'appliquer le blocage des dépenses, et donc de bloquer 1 ou 1,5% de la croissance, est entre les mains du Conseil fédéral.

Monsieur Abplanalp, quelle est la situation des HES? L'augmentation des subventions fédérales prévue, soit 323 millions de francs en 2007 contre 233 millions en 2001, suffira-t-elle à couvrir les besoins?

Peter Abplanalp: Les demandes de crédit du Conseil fédéral correspondent à nos attentes. Les hautes écoles spécialisées peuvent se réjouir qu'aucune coupe n'ait été faite. A nous, maintenant, de montrer que nous méritons cet argent et savons en faire le meilleur usage.

On sait que les hautes écoles universitaires sont engagées dans d'importantes réformes. Monsieur Rapp, quel est le véritable problème: trop peu de moyens ou trop de réformes?

Rapp: Pour la première fois depuis 1904, année de la création de la Conférence des recteurs, les universités et les deux EPF ont réussi à s'entendre sur les mêmes priorités, à savoir le renouvellement de l'enseignement, notamment par la mise en œuvre de la déclaration de Bologne et l'introduction des nouvelles technologies d'apprentissage. Ces propositions, qui faisaient l'unanimité, n'ont pas été prises en compte dans le Message. Ces thèmes sont certes abordés, mais ne transparaissent pas dans les chiffres. Et en même temps, la Confédération clame haut et fort qu'elle veut donner plus d'autonomie aux hautes écoles. Cette attitude paradoxale me gêne.

«Le Message du Conseil fédéral néglige
ce qui a trit au management.»

Philipp Egger, directeur de la Fondation Gerbert Rüf

 

Monsieur Imhof, en tant que représentant d'une entreprise très active dans la recherche, comprenez-vous les exigences financières des hautes écoles? Ou faut-il y voir les jérémiades d'institutions pas si mal loties que cela?

René Imhof: Pour un groupe comme Roche, mondial mais ayant son siège en Suisse, il est primordial que la recherche scientifique soit dynamique dans son pays d'origine. Contrairement à d'autres pays industrialisés, la Suisse n'a pas élevé la recherche et la formation au rang de priorité nationale ces dernières années. Je comprends donc que les universités et les HES veuillent aller plus loin. Il faut cependant reconnaître qu'avec le Message 2004- 2007, le Conseil fédéral a fait un grand pas. Aller plus loin ne veut pas forcément dire augmenter encore les subventions. Il faut maximiser le rendement avec les moyens existants.

Les mesures proposées par le Conseil fédéral vous semblent-elles appropriées?

Imhof: J'ai étudié le programme pluriannuel du Fonds national et j'ai pu me rendre compte que la sélection des requêtes pose un réel problème. Aujourd'hui, on est obligé de refuser de bons projets pour des raisons financières et les subventions allouées aux différents projets sont de plus en plus réduites. Si on n'encourage pas les chercheurs en Suisse, ils partiront à l'étranger. Sur ce point-là, je trouve le Message décevant. Je pense qu'il faudrait doubler le budget du FNS, au lieu de l'augmenter de 50% comme le propose le Message. Il est dans notre intérêt que la recherche fondamentale suisse soit compétitive au niveau international.

Dans sa qualité d'organe consultatif du Conseil fédéral, le CSST, le Conseil suisse de la science et de la technologie, a récemment proposé un programme de réforme complet. Monsieur Schatz, avez-vous l'impression d'avoir été entendu par le Conseil fédéral ?

Gottfried Schatz: Je me réjouis de retrouver trois des priorités les plus importantes du CSST dans le Message: l'encouragement de la relève, le principe de l'excellence et une augmentation substantielle du budget du Fonds national au profit de la recherche fondamentale. En revanche, les mécanismes proposés pour la mise en œuvre des réformes restent trop imprécis à notre goût.

C'est-à-dire?

Schatz: Nous craignons que les nouvelles ressources financières ne soient distribuées selon d'anciens mécanismes. La mise sur pied des HES est pour nous une évolution fantastique. Malheureusement, le Conseil fédéral ne mentionne pas comment tenir compte de la qualité des prestations dans l'attribution des fonds, que ce soit dans la politique du personnel ou dans la recherche. Nous espérons que la nouvelle loi fédérale sur les HES permettra de combler ces lacunes. La CTI, la Commission pour la technologie et l'innovation, principal instrument de soutien de la recherche appliquée de la Confédération, peut aussi y contribuer.

Philipp Egger: C'est justement à un moment où les comptes de la Confédération sont dans le rouge que deux conseillers fédéraux déclarent la politique scientifique priorité nationale, et cela, après que la science a été largement ignorée durant la période de prospérité des années 90 et réduite à la simple gestion de contraintes budgétaires. Ce tour de force mérite d'être salué, de même que toutes les personnes qui ont contribué à faire reconnaître l'importance de la science. Depuis une dizaine d'années, il manquait un lobby scientifique en Suisse. Avec le nouveau Message du Conseil fédéral, on a clairement gagné une première bataille. Les plans sont tracés, encore faut-il maintenant les réaliser.

«L'argent ne doit pas être sulement investi
dans des projets de recherche, mais aussi
dans la création de structure au niveau du
corps intermédiaire.»

Corina Wirth, représentante du corps intermédiare

 

 

Qu'est-ce qui pourrait menacer cette réalisation?

Egger: Le premier danger est que cet élan retombe dès le stade de la discussion sur le Message. Si les différents acteurs du monde scientifique, en voulant défendre leurs propres postes budgétaires, jouent la concurrence et essaient de se saborder mutuellement, il ne sera plus possible de se positionner clairement. Il est important de faire bloc face aux responsables politiques. Nous devons leur faire comprendre que ces exigences correspondent au minimum acceptable et que le montant des subventions que nous demandons ne variera pas d'un iota.

Madame Diggelmann, le Fonds national est le premier bénéficiaire de ces augmentations de subventions...

Heidi Diggelmann: C'est vrai que le FNS est dans une situation privilégiée. Mais finalement, tout le monde profite de cette amélioration: 90% de nos ressources servent à financer la recherche dans les hautes écoles. Bien sûr, on peut comprendre que les écoles souhaitent disposer de davantage de moyens qu'elles puissent employer de manière autonome, mais actuellement, il y a une volonté de subventionner des projets évalués en fonction de critères scientifiques reconnus par tous.

Vous êtes donc pleinement satisfaite?

Diggelmann: En vérité, le FNS aurait besoin de deux fois plus de moyens. Compte tenu de la situation financière de la Confédération, nous n'avons demandé qu'une hausse de 80% et on nous accorde une augmentation des crédits de 50%. Notre budget devrait passer de 410 millions de francs en 2003 à 639 millions en 2007. Nous nous félicitons de cette proposition du Conseil fédéral, mais en même temps, ce budget plus modeste ne nous permettra pas de mettre en œuvre tous les points de notre programme d'origine. Il va falloir veiller à ce que le contrat de prestations avec le Département de l'intérieur donne vraiment la priorité à notre activité principale, à savoir le soutien de la recherche fondamentale. Quoi qu'il en soit, les années 2003 et 2004 seront extrêmement difficiles. Les améliorations ne se feront sentir qu'à partir de 2005. De plus, le blocage des crédits nous inquiète, parce qu'il complique la planification. Nous devons pouvoir nous engager sur le long terme, car les universités fixent leurs priorités de recherche sur plusieurs années. Avec nos manifestes et cris d'alarme, l'opinion publique a pris conscience de l'urgence de nos problèmes. Mais il nous reste encore beaucoup à faire pour que les responsables politiques réalisent que l'encouragement de la recherche ne peut exister que sur le long terme.

Imhof: Le Message exprime la volonté d'encourager une recherche universitaire indépendante avec des crédits publics. Nous en sommes ravis. Je désapprouve la tendance américaine à une participation toujours plus importante du secteur privé dans le financement de la recherche fondamentale. Cela compromet la liberté de la recherche. Ce n'est pas le cas en Suisse. Le Message donne un signal clair aux jeunes chercheurs de l'étranger, leur indiquant qu'il y aura à nouveau plus de possibilités de recherche en Suisse et que les crédits pour chaque projet vont augmenter. Aujourd'hui, ces subventions sont trop modestes en comparaison avec l'étranger. Ce soutien est trois fois plus important dans les pays anglo-saxons.

Corina Wirth: Le départ de jeunes scientifiques formés en Suisse n'est pas seulement dû à un financement insuffisant, mais également à des perspectives de carrière floues. Il est important que l'argent ne soit pas seulement investi dans des projets de recherche, mais également dans la création de structures au niveau du corps intermédiaire. Les associations représentant le corps intermédiaire souhaitent que l'on augmente largement les moyens alloués aux sciences humaines et que les sciences naturelles et les sciences de l'ingénieur ne soient pas les seuls domaines à bénéficier d'un soutien solide.

Les mesures proposées pour l'encouragement de la relève, comme l'introduction du tenure track, correspondent-elles à vos attentes?

Wirth: Ces initiatives sont bonnes, mais insuffisantes. Il faudrait instaurer, dès le doctorat, des règles claires à l'échelon national, sous l'égide du Fonds national. Les chercheurs devraient recevoir une rémunération correcte, en fonction de critères de qualité. Cela n'apparaît pas assez clairement dans le Message.

Schatz: C'est en effet un point important. Le Message recense différents niveaux: doctorant, post-doctorant, corps intermédiaire et professeurs boursiers. La notion de "corps intermédiaire" n'a rien à faire dans cette énumération. C'est une zone grise où de nombreux jeunes chercheurs restent bloqués et se font exploiter, parce que leurs droits, leurs devoirs et la durée des postes ne sont pas définis. Il est impossible de planifier une carrière dans ces conditions. Les universités cantonales doivent clairement définir les différentes étapes. Les jeunes chercheurs devraient pouvoir travailler de manière autonome immédiatement après un post-doc. Si on continue à les laisser mariner dans un corps intermédiaire indéfini, comme l'implique le Message, nous ne parviendrons à rien.

Diggelmann: Je confirme ces propos. Aujourd'hui, nombreux sont les jeunes dans cette situation qui ne réalisent même pas qu'ils se trouvent dans une impasse. Beaucoup ne s'en rendent compte que plus tard, quand ils ne sont pas titularisés par manque de qualifications.

Wirth: Il devrait y avoir des accords et des structures réglés sur le plan national. Une carrière et un salaire ne doivent pas dépendre d'un seul institut. Un doctorat et un post-doc devraient avoir la même valeur partout.

Schatz: Il existe un programme pour le corps intermédiaire, le programme fédéral d'encouragement de la relève. Ce dernier devrait être prolongé, selon le souhait de la Conférence des universités suisses qui le dirige. Néanmoins, ce programme n'est pas assez axé sur la qualité. Je suis très satisfait, Monsieur Rapp, que la Conférence des recteurs ait récemment demandé à ce que ces fonds soient spécifiquement investis pour les professeurs-assistants et non pas pour des postes de corps intermédiaire non définis. Il est toutefois important que ces postes soient vraiment mis au concours et non pas simplement attribués par un supérieur, comme cela a souvent été le cas jusque-là.

Rapp: J'aimerais revenir sur les réformes dans le cadre du processus de Bologne. Le Message mentionne cette révolution de l'enseignement, mais ne parle pas des fonds nécessaires pour la mettre en place. Je crains que du fait d'un manque de moyens, les réformes ne puissent être que "cosmétiques" et que la Suisse ne rate l'occasion de changer les choses en profondeur. Par exemple, actuellement, on n'essaie pas assez de créer une plus grande mobilité entre les disciplines. Il faudrait mettre en place de nouvelles filières. Le but de la déclaration de Bologne est de construire un espace de formation européen, avec des diplômes coordonnés et harmonisés. Mais si cette réforme n'est pas mise en place correctement, c'est exactement le contraire qui va se passer. Le système sera encore plus compliqué qu'avant et la mobilité en pâtira.

Imhof: Il faut absolument que les filières universitaires européennes soient compatibles au terme du processus de Bologne et que la collaboration entre les différentes disciplines soit facilitée. Cette interdisciplinarité offre des perspectives intéressantes. Elle est en outre de plus en plus demandée par les entreprises qui rassemblent des connaissances dans des domaines très différents pour en faire des services et des produits.

Rapp: Je vais vous donner un exemple concret tiré de ce que j'ai pu observer à l'étranger. Les instituts d'études orientales et de gestion de l'Université de Vienne ont créé une filière commune qui combine une formation de trois ans en cultures et langues chinoises ou japonaises à deux ans d'études de gestion. Bien sûr, créer ce type de filière d'un genre complètement nouveau exige beaucoup de créativité et d'efforts, mais il faudrait quand même tirer parti de ce genre de possibilités en Suisse.

Schatz: D'autres projets sont ignorés ou seulement traités de manière superficielle. Par exemple, certains programmes du FNS ne pourront pas être réalisés pour des raisons financières. C'est par exemple le cas pour le programme "Von Euler", qui vise à encourager les projets exceptionnels, ou pour le programme d'investissement pour les équipements. Le coût de ces deux programmes aurait pourtant été relativement modeste. En même temps, trois grands programmes vont être financés dont les projets n'ont pas été évalués selon le principe d'excellence: la recherche spatiale, les programmes de recherche européens et la recherche sectorielle des offices fédéraux. Il y a dans ces trois domaines des projets de recherche qui jusqu'ici ont très bien réussi à échapper aux évaluations scientifiques des comités d'experts. Il faudra un jour que la Suisse se demande si des fonds de cette importance peuvent être attribués de cette façon.

Abplanalp: Monsieur Schatz, vous posez la question de savoir s'il est nécessaire d'encourager la recherche appliquée. Cela concerne les HES, car la recherche appliquée est l'une de leurs missions. La frontière entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée est néanmoins des plus floues. Comment définir cette dernière de manière plus précise?

Schatz: Je souhaite que la frontière entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée reste la plus floue et la plus perméable possible. Il ne faut pas empêcher les chercheurs talentueux de passer de l'une à l'autre. Pour cela, le système universitaire doit être aussi souple que possible. Je ne suis pas contre le fait que l'on soutienne la recherche spatiale, les programmes de recherche européens ou la recherche sectorielle de la Confédération, mais ces domaines devraient être soumis aux mêmes critères d'évaluation que les autres. Il n'y a pour moi qu'une seule frontière dans la recherche: celle qui sépare les bons travaux des mauvais.

«Il nous reste encore beaucoup à faire
pour que les responsables politiques comprennent
que l'encouragement de la recherche
ne peut exister que sur le long terme.»

Heidi Diggelmann, présidente du Conseil de la recherche
du Fonds national

 

Les HES recevront certes davantage de moyens de la part de la Confédération, mais elles auront aussi de grands défis à relever, notamment le développement de la recherche et la mise en place d'un corps intermédiaire. Ce programme ne vous fait-il pas un peu peur, Monsieur Abplanalp?

Abplanalp: Non, je ne dirais pas que j'éprouve de la peur, mais plutôt du respect face aux tâches à accomplir. L'encouragement de la relève dans les HES ne peut pas se faire simplement sur le modèle des hautes écoles universitaires, sous peine de perdre le lien avec la pratique. Idéalement, les enseignants et les chercheurs des HES devraient être formés à l'extérieur, de manière à ce qu'ils aient déjà quelques années de pratique. Il faudra dans tous les cas chercher à collaborer avec les milieux industriels. Il ne faut pas qu'on en arrive au point où de jeunes chercheurs se cantonnent aux HES et où ceux qui ne réussissent pas dans les universités se rabattent sur l'enseignement dans une HES.

Wirth: En tant que jeune chercheuse, j'espère que l'on profitera de l'occasion de créer des alternatives de carrière séduisantes pour les universitaires. Les universités présentent les avantages, mais aussi les inconvénients de traditions séculaires qu'il n'est pas toujours facile de réformer. Au contraire, dans les HES, il y a vraiment de la place pour la nouveauté.

Diggelmann: Nous avons crée le programme d'encouragement de la recherche "Do-Research" qui s'adresse aux filières non techniques des HES. L'expérience a montré que l'on pouvait créer un environnement apte à évoluer avec relativement peu de moyens. On devra également recruter des spécialistes de l'étranger, car on ne peut pas créer quelque chose de complètement nouveau du jour au lendemain. Par ailleurs, les jeunes chercheurs devraient réfléchir plus tôt à des alternatives de carrière. La recherche dans les HES ne doit pas devenir un pis-aller.

Rapp: Au vu de la situation actuelle, on en est encore à des années-lumière.

Schatz: Pour mieux intégrer les HES dans le système, nous misons beaucoup sur une collaboration entre la CTI et le FNS et sur le nouveau programme "Discovery" de la CTI. Ce programme se propose d'encourager des recherches ayant un potentiel d'innovation mais qui en sont encore à un stade précoce et sont donc très risquées. Un groupe d'experts mandaté par le CSST a conseillé à la CTI d'accorder plus d'importance aux domaines essentiels qui se situent entre la recherche appliquée et la recherche fondamentale.

L'augmentation des fonds alloués à la CTI bénéficiera principalement aux HES. Qu'en attendez-vous, Monsieur Abplanalp?

Abplanalp: Ces fonds nous permettront principalement de mener des projets de plus grande envergure. En outre, la coopération avec le Fonds national devrait également permettre de compenser d'autres lacunes de la CTI, par exemple en finançant des projets qui touchent à l'économie et aux sciences sociales. Ce projet présente un grand potentiel, comme l'ont montré nos expériences avec le programme Do-Research.

Egger: Monsieur Schatz parle d'excellence. J'aimerais soulever une autre question: celle de l'efficacité. Le Message néglige ce qui a trait au management. Le Conseil fédéral parle d'"investir dans la matière grise". C'est bien, mais qui est censé maîtriser cette arrivée soudaine et massive de crédits? Qui dirige ces processus?

Abplanalp: La question se pose en effet de savoir comment nous allons gérer une structure qui pèse quelque 140 millions de francs - ce montant est celui du budget annuel d'une HES. On devient professeur parce qu'on est très qualifié dans un domaine. Désormais, il faudra aussi avoir des compétences de manager. La fondation Gebert Rüf propose actuellement un programme pour développer des compétences de manager au sein des directions des hautes écoles.

Schatz: La gestion inutilement complexe du système scientifique en Suisse représente un véritable obstacle à l'innovation. Le CSST a signalé ce problème à de nombreuses reprises, mais le Message n'en fait aucune mention. De plus, notre proposition d'attribuer un certain pourcentage des subventions pour les frais généraux de l'institution à qui le projet sera confié - un "Overheard" comme disent les Anglo-saxons - n'a pas été prise en considération. La perspective de recevoir une aide aux frais généraux est une autre raison pour les écoles de nommer les meilleurs chercheurs et de les garder, car ces derniers leur rapportent des crédits supplémentaires. Pendant la période de planification 2004-2007, cette idée n'a probablement pas été retenue pour des raisons financières. Mais comme ce système devra être mis en place tôt ou tard, je trouve que c'est dommage de ne pas le mentionner, même comme objectif pour l'avenir.

Monsieur Imhof, l'augmentation des fonds du FNS et de la CTI établit-elle les conditions cadre pour combler le fossé entre les hautes écoles et l'économie? Le transfert de technologie, traditionnel point faible de la Suisse, en sera-t-il amélioré?

Imhof: Le terme de fossé ne me semble pas tout à fait exact. Les entreprises qui font de la recherche ont un intérêt à ce que le niveau dans les hautes écoles soit excellent, car les percées dans des domaines risqués et fondamentaux ont des répercussions énormes sur l'économie. Les entreprises déplorent toutefois que les contacts avec des chercheurs des hautes écoles ne soient pas plus faciles. Si vous contactez un chercheur dans une entreprise de biotechnologie, toutes les portes de l'entreprise vous sont ouvertes. Par contre, dans les universités, vous devez passer d'un laboratoire à un autre et frapper à toutes les portes. Dans ce sens, les pôles de recherche nationaux représentent une évolution positive. Récemment, nous avons contacté un laboratoire pour lui proposer une collaboration et cela nous a permis d'accéder à un réseau de dimension européenne. Si les réformes contenues dans le Message sont mises en œuvre dans cette optique, elles auront un impact très positif sur la capacité d'innovation et la compétitivité helvétiques.

Rapp: J'aimerais encore émettre une critique fondamentale à propos du Message. Le Conseil fédéral manifeste une attitude trop légaliste, même si cela peut vous sembler étonnant de la bouche d'un juriste. La Confédération se borne à une logique selon laquelle elle devrait investir en priorité dans les domaines qui, de par la Constitution, relèvent de sa compétence. Les priorités devraient être bien davantage du côté des besoins des personnes concernées.

La Confédération se décharge donc sur les cantons?

Rapp: On peut comprendre que les responsables politiques soient influencés par la réglementation actuelle des compétences. Mais un défi aussi fondamental que le renouvellement du système universitaire et économique suisse a besoin d'objectifs qui dépassent le cadre de l'actuelle répartition des tâches. Avec le concordat intercantonal, les cantons ont pris des engagements très clairs, liés au nombre d'étudiants et aux matières choisies.

Les commissions parlementaires commenceront à traiter le Message en janvier 2003 déjà. Les demandes de crédits devront ensuite être approuvées par les Chambres fédérales dans le courant de l'année. Si vous aviez un souhait à transmettre aux parlementaires, quel serait-il?

Egger: Toutes les réductions budgétaires et les économies devraient être transférées dans un fonds destiné à être réinvesti plus tard dans la formation, la recherche et la technologie. Comme ça, on ne pourrait pas faire d'économies sur le dos de la recherche. Bien sûr, c'est complètement utopique.

Rapp: J'aimerais demander deux choses aux élus. Premièrement, de supprimer le mécanisme de blocage des crédits appliqué dans le cadre du frein à l'endettement, car cela hypothèque les réformes proposées. Et, deuxièmement, de prendre plus au sérieux les réformes dans le cadre du processus de Bologne.

Schatz: Mon premier souci est également le blocage des crédits. Le deuxième est que, dans la mêlée politique, ce n'est pas forcément le meilleur qui gagne, mais souvent le plus fort.

Wirth: Les objectifs du Message devraient être conservés et les mesures pour l'encouragement de la relève mises en place.

Imhof: Le Message devrait permettre à notre pays d'occuper une position de premier plan dans la création de valeur et face à la concurrence. Il faudra voir quels sont les processus destructeurs de valeur, ceux qui permettent de préserver de la valeur et ceux en produisent. Seuls les derniers doivent nous intéresser.

Abplanalp: J'espère que les HES réussiront à utiliser les investissements pour les années 2004 à 2007 de façon si convaincante que les parlementaires nous accorderont sans hésiter plus de moyens dans le cadre du Message pour les années 2008 à 2011.

Diggelmann: Je souhaite que l'engagement et l'enthousiasme des derniers mois se prolongent à l'avenir et que la tendance actuelle au renforcement de la science se maintienne. Cela donne aux jeunes générations des raisons de croire à la place scientifique suisse. Le bien-être de la Suisse de demain en dépend.

Animation: Philippe Gagnebin
Rédaction: Almut Bonhage

 

Les participants à la table rond
   

Prof. Peter Abplanalp

  • Président de la direction de la Fachhochschule Nordwestschweiz à Soleure;
  • représente le professeur Angelo Rossi, président de la Conférence des HES, le pendant de la CRUS pour les hautes écoles spécialisées
   

Prof. Heidi Diggelmann

  • Présidente du Conseil de la recherche du Fonds national de la recherche scientifique;
  • jusqu'en 2001, directrice de l'Institut de microbiologie de la Faculté de médecine de l'Université de Lausanne, depuis lors professeur honoraire.
   

Philipp Egger

  • Directeur de la fondation Gebert Rüf, une importante fondation privée pour la promotion de la formation, de la recherche et de l'innovation;
  • membre du comité directeur de Swiss Foundations, une association de fondations donatrices en actives Suisse.
   

René Imhof

   

Prof. Jean-Marc Rapp

  • Président de la Conférence des recteurs des universités suisses (CRUS), qui rassemble les 10 universités et les deux EPF;
  • recteur de l'Université de Lausanne.
   

Prof. Gottfried Schatz

  • Président du Conseil suisse de la science et de la technologie du Conseil fédéral (CSST), l'organe consultatif pour les questions liées à la formation, à la recherche et à l'innovation;
  • professeur émérite de biochimie, dernière activité à ce titre au Biozentrum de Bâle.
   

Corina Wirth

  • Physicienne, doctorante et assistante à l'Institut de physiologie de l'Université de Berne;
  • membre du comité directeur d'Actionuni, une association nationale de jeunes chercheurs, et du comité directeur de l'association d'assistants de l'Université de Berne.

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